- Jan 30, 2026
Votre décor n'est pas un décor : c'est une ambiance
- Fanny GAYRAL
- Psychologie, Scènes, Descriptions
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Il y a chez les humains quelque chose de très particulier.
Lorsque nous arrivons dans un lieu, avant même de l'observer en détail, nous sentons.
Une perception globale qui surgit avant toute pensée.
Avant de dresser la liste des éléments ou des personnes en présence.
« Un canapé, une table, mon oncle, un chat gris ».
Avant même les mots qui viendront formuler votre ressenti.
« C'est chaleureux ici », « on se croirait dans une prison », ou encore « c’est tendu ».
Vous êtes pris(e) dans une impression d’ensemble.
C'est d'ailleurs souvent ce qui nous reste a posteriori, ce qui surnage dans nos souvenirs.
La texture de l'atmosphère, de la situation.
En d'autres termes : l’ambiance.
Je vous propose de prendre un exemple :
Imaginez que vous arrivez dans un dîner mondain.
Grande tablée de trente couverts.
Nappe immaculée.
Trois verres à pied par personne, argenterie et porcelaine de Limoges.
Une brochette de convives sur leur trente-et-un qui discutent sans éclats de voix.
Dès le seuil, vous allez vous trouver dans une disposition particulière.
Vous vous redresserez pour vous donner une contenance.
Ou au contraire, vous vous sentirez prudent(e), intimidé(e).
Avant même la première phrase échangée, votre corps a déjà saisi une ambiance.
Vous êtes pris(e) dans une tonalité.
Ce que j'évoque ici, ce n'est pas une histoire d'intuition ou « d'antennes » spécifiques.
C'est une notion explorée par le courant phénoménologique en philosophie (dont Husserl fut le fondateur).
Dans son livre Le concept d'ambiance, publié aux éditions du Seuil, Bruce Bégout, philosophe et maître de conférences à l'Université Bordeaux, explique que l'être humain est toujours « pris par des ambiances, enveloppé en elles ».
« Prenons n'importe quelle situation de la vie », nous dit-il, « elle possède toujours une certaine tonalité affective ».
« L'ambiance forme le dôme invisible sous lequel se déroulent toutes nos expériences ».
Dans la philosophie occidentale, on a longtemps soutenu l’idée que l’humain est d’abord un être qui pense, qui observe, qui juge.
Mais les penseurs modernes (Nietzsche, Heidegger...) ont insisté sur cette idée que nous sommes en premier lieu affectés.
Notre existence n'est jamais « neutre ».
Il y a toujours une tonalité.
Et c’est exactement ce que votre lectorat recherche dans vos descriptions (même s’il ne le formule pas consciemment) : une tonalité dans laquelle s'immerger, bien plus qu’une simple délivrance d’informations.
Bruce Bégout explique aussi que le monde ne nous apparaît pas d’abord comme un inventaire d’objets ni comme un ensemble d’outils.
Lorsque nous sommes face à un objet, il possède avant tout une « valeur » : il va être attirant (si nous en avons besoin par exemple), repoussant, intrigant...
Il possède un « style d'apparition » : par exemple un vieux rocking-chair et un fauteuil de gamer flambant neuf ne moduleront pas l'ambiance de la même manière.
Il exprime également quelque chose, une sorte de langage muet : par exemple, la table impeccablement dressée de mon exemple ci-dessus parle du monde social qui l'entoure.
Autrement dit : avant toute description objective, un objet est déjà relation, affect, atmosphère, langage.
Et cela rejoint ce que je vous disais hier, à propos des descriptions :
Décrire un objet, un décor, un paysage ou même un personnage, en s'alignant sur la vie réelle, c'est toujours décrire une expérience.
Je peux prendre un tout petit exemple, avec un extrait du roman poétique d'Alix Lerasle, Du verre entre les doigts, publié au Castor Astral, dans lequel une enfant parle de sa maison :
« la maison a des chambres
qui respirent leurs poussières
suspendues dans la lumière
la nuit nous toussons dans nos draps
ma chambre à moi c’est la pire »
Dans cette description, on peut apercevoir quelque chose des trois éléments évoqués par Bruce Bégout :
La valeur : la chambre vécue comme hostile.
Le style d'apparition : la maison paraît étouffante, saturée.
Le langage : ce décor semble, déjà, nous parler d'enfermement et d'oppression.
Alix Lerasle utilise plusieurs techniques ici (que j'explore dans ma masterclass Descriptions Expert) mais l'une d'entre elles, c'est l'attribution aux éléments du décor de termes qui concernent les personnages.
Ce sont les chambres qui respirent, ici.
Et cela crée un effet d'enchevêtrement, un monde dans lequel les personnages et le décor sont pris ensemble.
Bref, une ambiance.
Quand on pense « descriptions », la majorité des autrices et des auteurs se posent les questions suivantes :
À quoi ressemble ce lieu ?
Comment est-il agencé ?
Quels sont les objets présents, les détails objectifs ?
Quelles sont les matières et les couleurs ?
Etc.
C'est un premier pas utile, mais il en résulte souvent des descriptions plates.
Qui séparent le décor des personnages.
Dans lesquelles on a seulement l'impression de faire le tour du propriétaire, sans ressentir grand-chose.
Là où penser en termes d'ambiance amène beaucoup d'autres questions.
Par exemple :
Qu'est-ce qui plane ?
Qu’est-ce que ce lieu fait au personnage ?
Qu’est-ce qu’il autorise, empêche, accélère, ralentit ?
Quels mots me viennent pour parler des « qualités sensibles » du décor, des émotions du personnage, de l'ambiance ? Et comment puis-je les utiliser de façon originale pour retranscrire la tonalité globale de la situation ?
Lorsque vous commencez à élargir votre regard, vos descriptions changent.
Elles ne se contentent pas de décrire, elles créent des éprouvés.
Votre décor prend vie.
Et si vous avez envie d’aller plus loin sur ces questions, elles sont au cœur de ma masterclass Descriptions Expert...