• Nov 11, 2025

Cette anxiété lui appartient... ou pas...

Partir d'une zone "trouble" pour rédiger votre scène.

Aujourd'hui dans Le Lab, je vais vous parler d'écriture et de psychothérapie.

Si j'écris :

« Alors que son thérapeute s'assied en face d'elle, Marie se sent anxieuse, malgré la gentillesse et la bienveillance de son interlocuteur. »

Que pensez-vous ? Qu'auriez-vous envie d'explorer ?

Probablement ce que tout le monde (ou presque) va penser.

À savoir : que cette anxiété appartient à Marie.

Qu'il serait judicieux de la questionner sur la façon dont cette émotion se manifeste, sur ce qu'elle génère dans son corps, et surtout sur ce qu'elle lui rappelle, de quelle manière elle parle de son passé.


C'est un angle de vue possible, et tout à fait pertinent.

Mais on peut aussi choisir d'en adopter un autre, comme on le fait en Gestalt-thérapie (tout au moins dans le courant auquel ma pratique se rattache).


Dans son livre Le changement social commence à deux, le psychologue gestaltiste Jean-Marie Robine explique que dans une situation semblable à celle que j'ai nommée ci-dessus, nous considérons spontanément, et de façon implicite que l'anxiété appartient à Marie et à elle seule.

Que le thérapeute, lui, n'est pas concerné, car il se tient là avec gentillesse et compassion.


Cette manière d'aborder les choses aura plutôt tendance à conforter chacun dans sa position, dans sa représentation de lui-même.

Pour Marie : « je suis une femme angoissée face aux hommes ».

Pour le thérapeute : « je suis un homme prévenant, soutenant, en aucun cas inquiétant ».

L'auteur explique que dans ce cas, la nouveauté de la situation n'est pas suffisamment prise en compte.

Alors que cette nouveauté est justement ce qui peut permettre un changement, une évolution, dans l'ici et maintenant.

Lorsque nous écrivons, nous avons plutôt tendance à penser de la sorte.

Nous inscrivons sur nos fiches les caractéristiques de chacun de nos personnages.

Puis nous les mettons en scène avec l'idée que ce qu'ils vont éprouver leur appartient, qu’il s’agit uniquement du produit de leur histoire et de leur personnalité.


En Gestalt-thérapie, on s'appuie sur une base méthodologique à 180° de celle-là.

En choisissant de placer l'émotion dans l'indifférencié – un choix évidemment arbitraire, mais qui ouvre des possibilités de travail un peu différentes.

C'est à dire qu'en tant que thérapeute, nous allons postuler qu'au départ, nous ignorons à qui appartient cette anxiété, quand bien même c'est Marie qui la sent et la nomme.

Cette anxiété est « dans le champ ».

Elle parle bien de Marie, certes.

Mais, comme le dit JM Robine, c'est aussi « un produit du maintenant, de la situation, de notre rencontre, de son contact vis-à-vis de moi et de mon contact vis-à-vis d'elle ».

Partant de là, nous allons nous mettre au travail et ratisser, faire le tri, nous questionner.


Par exemple, le thérapeute ici (même s'il ne va pas forcément le nommer pour ne pas décentrer la patiente de son travail personnel, et pour rester uniquement à son service à elle), va considérer qu'il y a peut-être des choses de lui-même dont il n'est pas conscient.

Il songera au fait qu'il est peut-être un peu anxieux à l’instant, et que « faire le fort, c'est-à-dire retourner le processus », comme le dit JMR, est sa manière de la gérer.

Il acceptera l'idée qu'il participe de ce qui arrive.

Son axe de travail consistera à se centrer sur la rencontre, et non pas seulement sur la patiente en la « renvoyant dans les cordes », face à elle-même avec son émotion, ce qui peut éventuellement se produire quand on adopte la posture que je décris au départ.

Ce thérapeute pourrait alors, par exemple, demander à la patiente ce qu'elle a capté de lui, qui l'effraye.

Et ne pas invalider ce qu'elle lui renvoie, par un classique « Ah non, vous vous trompez, je ne suis pas comme ça ».

Mais plutôt entendre, reconnaître, valider ce qui s’exprime.


On pourrait alors imaginer de nombreuses directions.

Une patiente qui se sent entendue, légitimée pour la première fois, par un homme reconnaissant qu'il porte une responsabilité dans ce qui se crée entre eux.

Cette patiente osant en dire plus que ce qu’elle dit aux hommes d’habitude.

Un phénomène d’ajustement inédit pour elle.

Une recherche en duo de ce dont elle a besoin pour se sentir rassurée.

Etc.

(Ce n'est pas du tout exhaustif, car une séance se construit dans l'instant, sans mode d'emploi prédéfini, dans l'épaisseur de la rencontre).


Si je vous explique tout cela, c'est parce que je trouve que c'est une manière de voir les choses intéressante quand on écrit un roman.

Considérer, en tout cas au départ, que l’émotion qui surgit n’appartient à personne.

(Ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle appartient aux deux personnages à 50-50, ni qu'on dépossède celui qui l'éprouve de ses sentiments).

Mais se dire que ce qui se passe est aussi un produit de la rencontre, un phénomène du champ, qui naît de l'interaction entre nos deux personnages à un instant donné.

Et que cela parle de la situation dans son ensemble.


Plutôt que penser que l'héroïne est triste et que son interlocuteur est bienveillant, on peut partir d'une zone trouble, indifférenciée pour rédiger la scène.

Considérer que l'émotion qui plane dans le champ raconte quelque chose des deux, quelque chose de leur rencontre... et aller chercher des éléments dans toutes ces directions.

Penser en termes de résonance et de co-construction.

De manière à ce que la nouveauté émergeant de la situation fasse avancer l'intrigue.


L'un des procédés narratifs qui peut aider, quand on veut s'appuyer sur la notion de situation, c'est le sous-texte, que j'explore dans ma masterclass sur ce sujet.

Car ce dernier permet de sortir d'une narration plate, dans laquelle tout ce qui se dit est en permanence aligné sur ce qui s'éprouve.

Créer du sous-texte, c'est prendre en compte le fait que nos personnages ne s'expriment pas de la même manière en fonction de leurs interlocuteurs(trices).

Qu'ils ont tendance à louvoyer, à cacher ce qu'ils ressentent.

Afin d'écrire un roman plus profond et enthousiasmant.

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