- 10 avr.
Choisir c’est renoncer
- Fanny GAYRAL
- Psychologie, Personnages, Arc trajectoriel
- 0 comments
Vous avez sûrement déjà vécu cela :
Ces moments où, pour rester fidèle à vos besoins ou vos désirs profonds,
vous avez dû décevoir quelqu’un.
Repenser, réaménager voire même rompre un lien.
On imagine souvent que devenir plus présent(e) à soi-même ne se pense qu’en termes de libération.
En réalité, il est aussi question de perte.
D’autant plus pour les personnages de roman.
C’est mon sujet du jour.
Avec un dilemme théorisé en psychothérapie, que vous pouvez utiliser pour construire vos personnages.
Je commence avec un mot :
L’identité.
La signification du terme pourrait sembler évidente.
Mais je trouve intéressant de s’y attarder un peu.
(En Gestalt-thérapie, on aime beaucoup déplier le sens des mots 😊).
La Gestalt-thérapeute Armelle Chotard-Fresnais (source en fin d’e-mail) explique que le mot identité est contradictoire.
Paradoxal.
Car si nous pensons à notre carte d’identité, il désigne ce qui nous rend singulier, unique.
Ce qui nous différencie des autres.
Par contre, en mathématiques, une relation d’identité « qualifie ce qui est parfaitement semblable ».
Identique, donc.
Selon elle, cette ambiguïté nous révèle que l’identité est « constituée à la fois de similitude et de différence ».
Pour le dire autrement :
L’identité est à la fois ce qui reste stable en nous.
Ce qui nous permet de nous reconnaître comme « nous-même » dans le temps.
C’est aussi ce qui nous différencie.
Dans un processus sans cesse changeant.
Car, avec le temps, nous évoluons, nous nous transformons.
L’un de mes formateurs en Gestalt-thérapie disait souvent que c’était là le principal défi de l’existence humaine.
Un peu comme l’image de l’eau passant sous le pont formulé par le philosophe grec Héraclite.
Jongler entre identité et impermanence.
Sentir que l’on est soi, que l’on reste donc le/la même, alors que nous changeons sans cesse.
De même que le fleuve reste fleuve même si l’eau qui passe sous le pont est toujours différente.
Cela implique un travail subtil.
Un travail d’assimilation.
Car changer ne consiste pas à devenir quelqu’un d’autre.
Mais à intégrer du nouveau sans se perdre.
À garder une forme de continuité même lorsque notre manière d’être au monde se transforme.
Autrement dit : tenir le cap… dans le mouvement.
Et ce n’est pas pour rien si j’emploie ici le mot « cap ».
J’en ai parlé dans mon mail d’hier : en matière d’arc trajectoriel de personnage, j’utilise la métaphore d’un voyage en bateau.
L’arc, c’est la trajectoire d’évolution psychologique de votre protagoniste.
Pas une simple blessure posée en début de roman.
Mais un véritable processus de changement, tissé page après page.
Qui donne de la profondeur émotionnelle à votre histoire.
Et cette idée de tenir un cap dans le mouvement – ou plus sûrement dans le chaos – résume très bien l’essence d’un arc de personnage.
Au cœur de tout arc trajectoriel de personnage, on trouve la notion de choix.
Et pas juste choisir entre tagliatelles et coquillettes pour le repas de midi.
Mais des choix engageants :
Cheminer vers ses rêves, vers ses besoins profonds, ou y renoncer ?
Prendre les rênes de sa propre existence, ou laisser d’autres décider pour soi ?
Dans la vie, il y a une phrase que j’aime bien (je crois que je saoule un peu mes enfants avec ça ! 😅 Et il m’arrive parfois de la dire à mes patient(e)s) :
Choisir, c'est renoncer.
La Gestalt-thérapeute Viviana Valdés-Teja dit à ce sujet que « chaque fois que nous décidons quelque chose, il y a une infinité de possibilités que nous cessons de prendre ».
Elle explique aussi que « chaque fois que nous faisons un choix, nous le faisons sans être certains de choisir le plus approprié ».
Forcer votre personnage à faire des choix, c'est donc le mettre face à un certain nombre de dilemmes.
Et parmi ces dilemmes, l'un d'eux est très intéressant pour les auteur(e)s.
Il s'agit du dilemme identité-lien.
On peut le formuler par cette phrase du psychologue Jean-Marie Robine :
« Si je veux développer mon identité, ma propre voie, je dois prendre le risque de perdre des liens, de la même manière que si plusieurs fois je privilégie le lien, je prends le risque de perdre mon identité ».
Je peux prendre quelques exemples tirés de mes romans, ici, pour que ce soit plus concret :
Dans Psy, jeûne et randonnée, mon héroïne Angela doit prendre le risque de remanier le lien qui l’unit à sa mère dépressive afin de retrouver plus de liberté dans sa vie.
Dans Le début des haricots, l’arc de ma protagoniste Anna la conduit à cesser d’obtempérer à tous les ordres de son père, à sortir de l’emprise, pour percevoir enfin ses désirs personnels.
Dans La journée de l’amour et de la lessive, Lucien a à choisir entre privilégier le lien avec son père et son frère, pétris de valeurs patriarcales, ou redéfinir son identité en tant qu’homme « déconstruit ».
Vous le voyez : j’utilise souvent dans mes livres des figures parentales.
Assez logique, car j’écris depuis toujours sur les liens familiaux.
Les parents, les proches, les conjoints font d’excellents antagonistes paradoxaux.
Parce qu’ils ont le pouvoir de catapulter en un éclair nos protagonistes dans un dilemme identité-lien.
Avec ce type d’injonctions :
« Reste celui ou celle que tu es ».
« Ne changeons pas notre lien ni la situation ».
Mais si le personnage a besoin de développer sa propre voie, son identité, alors le dilemme surgit rapidement.
Et les réjouissances commencent.
Une remarque ici :
Les personnages antagonistes, dans un livre, ne sont pas toujours des proches, des amis, des membres de la famille.
Il s’agit parfois de personnes éloignées du protagoniste, voire de « grands méchants ».
Ce qui pourrait nous faire penser que le dilemme identité-lien n’est pas utilisable.
Mais en réalité, beaucoup de grands écrivains ou scénaristes l’injectent dans ces situations.
Deux exemples ultra-célèbres que j’aime citer ici :
Dans Harry Potter, Voldemort et Harry sont profondément reliés l’un à l’autre. Voldemort n’est pas juste un méchant complètement dissocié de Harry, mais partie prenante de son identité.
Dans Star Wars, Dark Vador est le père de Luke, et le film serait radicalement différent en l’absence de ce lien.
Vous le voyez : utiliser un lien pour semer le bazar dans les questions d’identité de notre personnage, est un levier puissant.
C’est ma proposition du jour :
Lorsque vous concevez votre protagoniste, posez-vous la question du dilemme identité-lien.
En vous demandant :
Quelles questions de loyauté se trouvent sur la table ?
Y a-t-il des loyautés, des liens (notamment avec les personnages antagonistes, ceux qui entravent sa transformation) qui l'empêchent de s'affirmer véritablement ?
De croître, de changer pour le mieux ?
Bref, pensez en termes de perte, de risque, de sacrifice, avant de penser en termes de libération.
Cette newsletter a été écrite, comme toujours, sans intelligence artificielle, et avec l’élan de vous donner de nouvelles pistes de réflexion pour votre processus d’écriture.
Mes sources aujourd’hui :
Le livre « L’expérience : une approche par la Gestalt-thérapie et la sémiotique » de Viviana Valdés-Teja (éd. L’Exprimerie)
L’article d’Armelle Chotard-Fresnais « Deux champs conceptuels non rigoureusement identiques : Gestalt-thérapie et psychanalyse » dans la revue Cahiers de Gestalt-thérapie.
Pour ne manquer aucun épisode de ma newsletter Le Lab, abonnez-vous ici (c'est gratuit) :