- Sep 19, 2025
Je ne suis pas douée
- Fanny GAYRAL
- Motivation, Inspiration, premier jet
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« L’écriture m’inspire toujours la même terreur. Je ne me sens pas particulièrement douée, et je me demande combien de temps encore je vais réussir à concocter des romans avec ma maigre réserve de talent.
Et quand je tombe sur un livre stupéfiant, je me dis, mon Dieu, mais qu’est-ce que je fais ? Les histoires que je raconte sont tellement insignifiantes à côté de ce que font ces gens-là. »
Ces mots sont de la romancière américaine Élizabeth George.
Dont les livres se sont écoulés à plus de 18 millions d'exemplaires dans le monde.
Ce passage de son essai Mes secrets d'écrivain m'a beaucoup touchée.
Parce qu'il parle d'un sentiment que nous sommes nombreux, je crois, à éprouver en tant qu'auteur ou autrice.
Ce fameux syndrome de l'imposteur (le mot est un peu galvaudé, mais je le trouve tout de même plein de sens).
Cette question m'a travaillée ces derniers temps.
Après avoir lu un roman de la rentrée littéraire.
Un livre dont le style m'a littéralement éblouie.
J'ai eu le sentiment de découvrir quelque chose de neuf, une manière d'écrire qui ne ressemblait pas à celle des auteur(e)s que je lis d'habitude – et Dieu sait pourtant si mes lectures sont éclectiques.
Un mélange d'exigence et de clarté, de simplicité et de complexité, d'une justesse incroyable, qui m'a coupé le souffle.
J'ai relu plusieurs fois certains passages pour comprendre de quelle façon j'avais été saisie, pour observer les changements de rythme, les métaphores, les résonances subtiles entre le fond et la forme... mais même en décortiquant le texte de la sorte, il est resté pour moi stupéfiant (pour reprendre le mot d'Elizabeth George), nimbé d'une forme de mystère et d'inaccessibilité.
Je ne sais pas ce qu'il en est pour vous, mais de mon côté, certains livres que j'admire sont tout à fait stimulants pour mon écriture.
Ils me donnent envie d'ouvrir mon manuscrit, d'avancer à grands pas.
D'autres cependant – et ce fut le cas cette fois-ci – me donnent un peu trop le vertige.
Comme si ma propre écriture rapetissait d'un seul coup.
Que mes phrases, mes métaphores me semblaient soudain ternes, plates, ou ampoulées.
Comment faire pour reprendre le cours de son propre processus, après ça ?
Quand notre réserve de talent nous paraît soudain bien maigre ?
Quand notre histoire ou notre façon de la raconter nous semble insignifiante ?
Après réflexion, la première idée qui m’est venue, c'est la nécessité de résister à l'envie d'imiter fidèlement le style d'un(e) autre.
Bien sûr, on peut s'en inspirer (je dirais même que c'est tout à fait recommandé. Comme l'explique Austin Kleon dans son livre Volez comme un artiste : « Vous êtes un mélange de ce que vous choisissez de laisser entrer dans votre vie. »)
Mais il faut prendre garde à ce que cela ne vous coupe pas de votre propre voix.
C'est un peu comme si vous étiez assis(e) face à un piano, en train de tâtonner pour inventer une mélodie, en suivant votre élan, ce que vous portez dans votre cœur.
Et que dans la pièce d'à côté, quelqu'un attaquait un concerto flamboyant.
Si, d'un coup, vous modifiez totalement votre tempo, votre partition, que vous cherchez à faire aussi bien que le voisin, vous risquez de vous perdre.
De ne plus vous entendre.
Mon amie Florentine Rey, qui est poète et animatrice d'ateliers d'écriture, dit qu'en littérature, il faut chercher la justesse, pas la beauté.
Et c'est ce qui me semble essentiel, ici.
Chercher la justesse.
Votre justesse à vous.
La deuxième chose que je me suis dite, c'est que, parfois, nous nous comparons à des écrivains qui ne sont pas du tout au même endroit que nous.
Pas au même stade, pas dans le même parcours, pas dans la même recherche.
Et que passée la phase d'éblouissement, nous avons à revenir à notre propre processus.
C'est l'idée de ne pas renier ce que vous êtes.
Mais plutôt d'ajouter des strates en prélevant de petits éléments qui vous ont plu, une nouvelle couche de sédiments dans votre sol, sans pour autant dissoudre votre identité.
Pour finir, je me suis appuyée sur un chapitre du livre Gestalt-thérapie de Perls et Goodman.
Le manuel fondateur du courant de psychothérapie auquel je suis formée.
Un passage qui parle de temporalité.
Le temps, Elizabeth George le pose elle-même comme ressource à employer.
En intimant aux auteur(e)s « d’ignorer le comité qu’ils ont dans la tête » – ce qu'elle appelle « le choeur du passé » – et de revenir au présent, au corps, pour sentir cette fameuse justesse.
Perls et Goodman ont une interprétation que je trouve très intéressante du conseil « Soyez vous-même » souvent donné par les thérapeutes.
Ils expliquent que, selon eux, il n'existe pas de « vrai visage » d'une personne – une sorte d'essence de nous-mêmes que nous avons à devenir.
Que le véritable visage de chacun est toujours une réponse à la situation présente.
« S'il y a un danger, le véritable visage, c'est la peur ;
s'il y a quelque chose d'intéressant, c'est un visage intéressé. »
Ils formulent ici l'un des grands principes de la Gestalt-thérapie :
Nous advenons en permanence en tant que sujet dans le présent.
Les situations nous créent en même temps que nous les créons.
Pour eux, « soyez vous-même » signifie « contactez la situation présente ».
Notre « soi » n'est pas gravé dans le marbre.
C'est un soi en train de s’ajuster, de composer avec le moment.
Un soi vivant.
Et c'est ce qui me semble précieux dans les périodes où nous sommes aux prises avec un syndrome de l'imposteur.
Savoir revenir au présent, le seul temps qui existe réellement, dans lequel quelque chose se passe.
Penser à ce qui vous anime, à ce qui vous traverse maintenant.
Et pas à « l’écrivain que vous voudriez être » ni à « l’écrivain que vous ne serez jamais ».
Au bout du compte, c’est souvent là que jaillit votre voix.
Quand vous cessez de jouer en vous concentrant uniquement sur la musique de la salle d’à côté, si belle, tellement éblouissante, et que vous recommencez à écouter la vôtre.
Vous pourriez voir cela comme un phare.
Le syndrome de l’imposteur, c’est la tempête : les vents, les vagues, la comparaison qui vous bloque et vous donne envie d'abandonner.
Mais votre corps, votre souffle, votre présent, c'est le phare.
Il est là.
Empli de possibilités, de pouvoir créateur.
Et quand vous le regardez, même au milieu de la tourmente, vous retrouvez votre trajectoire.
Le plaisir de suivre votre propre processus.
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