- Dec 19, 2025
Lâcher le pourquoi
- Fanny GAYRAL
- Psychologie, Personnages, Arc trajectoriel, Gestalt-thérapie
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Aujourd'hui, je démarre avec cette phrase qui constitue une évidence pour la plupart d'entre nous :
Pour changer, il faut commencer par comprendre.
Lorsque quelque chose nous paralyse, nous empêche d'avancer, lorsque nous nous sentons enfermé(e) dans un comportement répétitif, nous nous posons en premier lieu la question de la cause.
Pourquoi suis-je comme ça ?
Comment en suis-je arrivé là ?
Pourquoi est-ce que je réagis toujours ainsi ?
En psychothérapie, dès les premières séances, ces interrogations viennent souvent sur la table.
Et c'est une réalité : explorer les soubassements des situations pour rechercher du sens, repérer des liens est en général très éclairant.
D'ailleurs, en tant qu’auteur(e), nous adorons cela.
Inventer des raisons, des causes, des explications.
Ciseler le passé des personnages.
Mais j'aimerais aujourd'hui vous proposer une piste pour aller encore plus loin.
Et penser l'arc trajectoriel de votre personnage principal (sa trajectoire d'évolution psychologique) d’une manière un peu différente.
Cette piste, c'est l'idée de « lâcher le pourquoi ».
Développée par le Gestalt thérapeute et professeur de philosophie Jacques Blaize dans son livre Ne plus savoir, dont je vous ai parlé la semaine dernière dans Le Lab.
Le point de départ de l'auteur, c'est la notion de névrose.
Dans la plupart des courants de psychothérapie, on considère que la névrose est un problème « intérieur » de la personne.
Une forme d'angoisse interne.
« Telle personne est névrosée ».
(L'expression est d'ailleurs passée dans le langage courant).
En Gestalt-thérapie, on raisonne un peu différemment.
Car on prend pour principe premier l'idée que nous n'existons pas en tant qu'individus isolés.
Que nous sommes indissociables de notre environnement
En permanence en contact avec le monde.
On ne considère donc pas la névrose comme quelque chose qui se produit uniquement « à l’intérieur ».
Mais comme une perturbation du contact entre la personne et son environnement.
Ce contact entre une personne et le monde implique toujours le surgissement de nouveautés.
« De l'inattendu surgit dans l'environnement, auquel il faut réagir, s'ajuster », dit Jacques Blaize.
En début de roman, l'inattendu vient souvent de l'élément perturbateur.
Cet événement qui bouleverse le monde de votre protagoniste et lance votre histoire.
Quand il n'y a pas de névrose, l'ajustement au bouleversement se fait de manière fluide.
Ce n’est pas une simple adaptation.
Mais un acte créatif.
Le personnage intègre la nouveauté et devient un peu différent de ce qu'il était.
Il se transforme.
Mais en général, pour notre protagoniste, tout n'est pas si simple.
Car en début de roman, il est coincé dans des schémas de fonctionnement anciens qui ne lui rendent plus service.
Il est sujet à la névrose.
Et dans le processus névrotique, la nouveauté de l'environnement est perçue comme angoissante.
On cherche à l’éviter.
Je peux prendre un exemple très simple ici.
Celui d'Angela, l'héroïne de mon roman "Psy, jeûne et randonnée".
Au début du livre, Angela se voit offrir un cadeau un peu spécial par ses confrères : un stage de jeune et de randonnée sur l'île de Ré.
Si tout allait bien pour elle, Angela pourrait réagir de manière ajustée et créative à ce cadeau.
Probablement avec de l'intérêt ou de l'excitation.
Mais comme elle est engluée dans une relation problématique avec sa mère dépressive, la seule chose qui la traverse à ce moment-là, c'est une vague d'angoisse.
Qui la pousse à s'accrocher désespérément à ses repères habituels.
C'est là le propre de la névrose.
Elle conduit la personne à ramener la nouveauté à du déjà-connu.
« En faisant comme s'il n'y avait rien de nouveau », dit Jacques Blaize.
C'est exactement ce qui se produit dans un arc de personnage :
En début de roman, après l'événement perturbateur, le protagoniste résiste.
Il s'agite pour continuer à utiliser ses vieux schémas dans une situation pourtant différente.
Jusqu'à l'épuisement.
Lorsqu'on n'intègre pas suffisamment la nouveauté, le risque, selon Jacques Blaize, c'est que l’environnement ne soit plus perçu tel qu’il est aujourd’hui.
Mais tel qu’il a été autrefois.
Petit à petit, il devient très compliqué de s'y orienter.
On se rigidifie.
On se protège.
Et ce qui, dans un processus sain, devrait susciter de l’excitation, du désir, de l’élan, se transforme en angoisse.
Parmi les exemples que donne l'auteur, l'un m'a semblé très intéressant pour réfléchir à l'arc trajectoriel de votre personnage principal.
Il s'agit du cas d’un patient qui souffrait de sa difficulté à rencontrer des femmes.
Au fil de sa thérapie avec Jacques Blaize, cet homme avait compris énormément de choses.
Il avait identifié des causes.
Revisité des expériences traumatiques.
Et pourtant, une question lancinante revenait sans cesse :
« Pourquoi ai-je tant de difficultés avec les femmes ? »
Encore.
Et encore.
Jacques Blaize écrit cette phrase, très forte :
« Ce qui est ici névrotique, ce n’est pas sa difficulté avec les femmes, c’est la question du pourquoi. »
Parvenu à ce stade, ce n'était plus la souffrance ou le symptôme qui enfermaient ce patient.
Mais sa croyance en l'existence d'une cause unique.
Dont la découverte serait susceptible de tout résoudre.
En réalité, dans la vie, tout est toujours complexe.
Chaque phénomène est relié à une infinité de causes.
D'une manière qui nous est partiellement inaccessible.
Et Jacques Blaize explique que, parfois, quand on a compris beaucoup de choses, ce qui peut devenir nécessaire, c'est de renoncer à la quête illusoire d'une vérité ultime.
Quand on lâche le pourquoi, une autre question peut alors émerger, que l’auteur formule ainsi :
« Et maintenant, avec tout ce que j’ai déjà vécu et expérimenté, avec ce qui me constitue, comment vais-je pouvoir organiser mon expérience à venir sans retomber dans la répétition ? »
Vous le voyez, la question se déplace :
Ce n’est plus :
« Pourquoi suis-je comme ça ? »
Mais :
« Qu’est-ce que je fais, là, maintenant, avec celui ou celle que je suis devenu(e) ? »
Et je trouve que c'est une belle manière de parler – un peu différemment de ce qu'on lit d'habitude – des arcs de personnages.
Pendant une grande partie de votre roman, votre protagoniste va chercher à comprendre.
À analyser.
Il va traverser des prises de conscience.
Et souvent revisiter son passé.
C'est exactement le chemin que suit mon personnage Angela, pendant son stage de jeûne et de randonnée.
Mais au moment du climax, il n'est plus seulement question de comprendre.
Il devient nécessaire de choisir, de se positionner.
Choisir sans réponse définitive.
Choisir malgré l’angoisse.
Lâcher les vieux schémas pour inventer du neuf.
Dans mon roman, ce qu’Angela découvre, c’est qu'il n'y a pas, au fond, de solution miracle à la dépression de sa mère.
Ni d'explication ultime.
L'enjeu, pour mon héroïne, est surtout d'apprendre à composer avec le chaos.
Et à choisir, malgré les risques et les incertitudes, de vivre aussi pour elle-même.
Et de renvoyer sa mère à ses propres responsabilités.
C'est souvent le cas, dans la vie comme dans les romans.
Les circonstances ne deviennent jamais complètement idéales.
Et plus qu'une résolution totale de tous les problèmes, ce qu'on peut viser, en fin d'arc trajectoriel, c'est la capacité d’ajustement créateur.
Un personnage qui devient capable d'intégrer la nouveauté.
De s'y adapter avec fluidité.
De faire face au présent, avec ses ressources du moment, imparfaites et vouées à évoluer.
Même si cela implique de renoncer à comprendre davantage.
Et de cesser d'attendre que tout soit définitivement limpide (ce qui n'arrive jamais !).
Pour oser, enfin, la question la plus inconfortable, et la plus vivante :
Et maintenant ?