- Dec 12, 2025
Ne plus savoir
- Fanny GAYRAL
- Motivation, premier jet
- 0 comments
En théorie, écrire pourrait sembler simple.
Il suffirait de s'asseoir à son bureau.
D'ouvrir son ordinateur.
Et de faire apparaître à l'écran, phrase après phrase, l'histoire que nous couvons.
Vous le savez probablement très bien, la réalité est un peu moins idyllique que cela.
Parce que nous ignorons parfois dans quelle direction aller.
Que nous anticipons le regard (critique) de notre lectorat.
Parce que, par moments, ce que nous écrivons nous semble fade.
Que nous manquons de repères théoriques en matière de narratologie.
Ou au contraire, que ces derniers nous étouffent.
Ces temps-ci, je suis immergée dans l'écriture de mon huitième roman.
J'écris environ 5000 caractères tous les soirs, j'en suis actuellement au Midpoint du récit.
Et je suis passée par quasiment tous les sentiments listés ci-dessus, depuis ma première page.
Il m'est arrivé d'effacer cinq fois un paragraphe parce qu'à chaque essai, il ne me semblait pas à la hauteur de ce que je connais des piliers de la dramaturgie.
Là, ça manque de Show Don't Tell.
Il faut bannir le syndrome du protagoniste qui se parle à lui-même, seul sur son rocher.
Il n'y a pas assez d'enjeux, ça ne sera pas intéressant.
Ici, je ferais mieux de mettre les personnages en mouvement.
Cette description manque cruellement de sensibilité.
Voilà un petit échantillon des pensées qui m'ont traversée (et j'imagine qu'elles peuvent vous parler aussi...).
La semaine dernière, j'ai relu un ouvrage très connu dans le courant de Gestalt-thérapie auquel je suis formée (courant d'inspiration phénoménologique).
Ne plus savoir, du Gestalt-thérapeute et professeur agrégé de philosophie Jacques Blaize.
J'y ai trouvé des idées qui m'ont aidée à avancer plus sereinement dans mon premier jet.
Et que j'ai eu envie de partager avec vous.
C'est en lien avec le titre, assez original, de ce livre : Ne plus savoir.
Dans son introduction, Jacques Blaize cite le psychanalyse Otto Rank, qui disait que dans chaque cas isolé, il est nécessaire « d'élaborer une technique et une théorie destinées à ce seul cas, sans essayer d'appliquer cette solution individuelle au suivant ».
C'est l'idée de faire du sur-mesure en thérapie.
De ne pas plaquer nos schémas prédéfinis sur les personnes que l'on accompagne.
Bien sûr, c'est plus facile à dire qu'à faire.
Selon Jacques Blaize, c'est une position qu'il faut tâcher d'avoir comme horizon.
« Au double de sens de ce vers quoi l'on tend, et de ce qui, toujours, se dérobe ».
Selon lui, Ne plus savoir, c'est « arrêter de confondre la théorie et le savoir ».
Une théorie est juste un guide.
Elle « ne délivre aucune vérité ».
Elle permet de cheminer pour construire du sens pas à pas, faire apparaître des évidences, avec nos patient(e)s, dans leur situation singulière à chacun et chacune.
L'auteur illustre son propos d'une manière que je trouve très intéressante.
Il explique que quand on est thérapeute, en sortant de formation, la confrontation avec la réalité d'une pratique en cabinet est souvent douloureuse, en même temps qu'elle est excitante.
« Avec les "vrais" patients, ce qui a été appris en formation "ne marche pas", ou seulement de manière partielle », dit-il.
Et il n'a pas tort.
Parce qu'en formation, on s'exerce à mener des séances de thérapie avec des personnes (les autres thérapeutes en formation) qui ont l'habitude de la psychothérapie – même s'il ne s'agit pas de jeux de rôles, la personne en position de patient(e) amenant ses véritables problématiques.
On dispose aussi de l'appui permanent des formateurs et formatrices.
Alors que dans un cabinet, on se retrouve aux prises avec de nombreuses interrogations, des directions de travail qui échouent, des croyances qu'il faut remettre en question, des situations dans lesquelles on peine à avancer, des choses qui ne cadrent pas avec ce que l'on savait, etc.
Pour Jacques Blaize, cela ne signifie pas que ce qu'on a appris était faux.
C'est juste le signe que ces acquis antérieurs doivent sortir de la sphère du vrai et du faux.
Ce ne sont pas des vérités inébranlables.
Mais seulement « des manières relatives de penser et d'organiser l'expérience en cours ».
Notre savoir théorique doit rester une « pensée en devenir ».
Et je trouve que déplacer ces idées sur le terrain de l'écriture peut être intéressant.
Notamment lorsqu'on se sent bloqué(e) par des conseils entendus ici ou là.
Par exemple, l'idée qu'il faut absolument bâtir un plan très précis et s'y tenir.
Que le point de vue omniscient est à éviter au maximum.
Qu'il faut mener l'action tambour battant, faire avancer l'intrigue au pas de charge.
De la même manière qu'une pratique de la psychothérapie en cabinet nécessite de mettre en mouvement le savoir théorique, il est important de créer votre propre méthode lorsque vous écrivez.
Une méthode souple, une pensée en devenir.
Bien sûr, posséder des connaissances théoriques est très aidant, je suis la première à en être convaincue (j'adore la narratologie).
Les pensées qui nous traversent lorsque nous écrivons notre premier jet ont évidemment une utilité.
L'attention à la mise en mouvement des personnages ou à la nécessité d'éviter les longs monologues solitaires m'a, par exemple, permis de donner beaucoup plus de tension narrative et de dynamisme à certains passages.
Mais pour autant, il faut prendre garde à ne pas se laisser paralyser.
Se dire que ce qu'on a en tête, ce qu'on a pu lire ou entendre, n'est pas l'unique vérité.
C’est aussi valable pour les moments où nous nous sentons prisonnier(e)s de certaines représentations.
Par exemple l’idée que la littérature de genre serait une « sous-littérature ».
Que l’on ne pourra pas séduire un éditeur si l’on n’écrit pas sur des sujets « à la mode ».
Ou lorsqu’on est paralysé(e) par une critique reçue par le passé.
Là encore, se dire qu’il ne s’agit pas de vérités mais de choses que l’on peut remettre en perspective et en mouvement me semble très utile.
Nous pouvons adapter le processus à nos besoins, nos envies, notre évolution – car nous changeons sans cesse.
Et c'est souvent de cette manière-là que nous devenons encore plus créatifs et créatives...
Voilà pour aujourd'hui...
Il y avait dans le livre de Jacques Blaize un autre élément qui m'a semblé très intéressant pour les auteur(e)s, en matière de psychologie des personnages, cette fois-ci.
C'est l'idée de savoir « lâcher le pourquoi ».
Je vous en parlerai vendredi prochain dans Le Lab. 😊