• Nov 10, 2025

Comme un cheveu sur la soupe

Les problèmes de crédibilité : un souci récurrent chez les auteur(e)s débutants. Quelques pistes pour y remédier...

« J'ai décacheté la lettre. Elle contenait deux billets d'avion estampillés d'hologrammes irisés.

New York – Exeter.

Départ le lundi vingt-huit février.

Dans quatre heures. »

Ça, c'est un extrait de mon tout premier roman – le seul non publié –, La génération spontanée des grumeaux.

À ce moment-là de l'histoire, l'héroïne ouvre une enveloppe qu'un inconnu lui a envoyée.

Et parce qu'elle traverse un moment de déséquilibre émotionnel, elle décide impulsivement de sauter dans cet avion, allant jusqu'à s'interdire de regarder dans quel pays se situe Exeter.

Le genre de choses totalement improbables dans la vie.


Alors, certes, l'une des caractéristiques des personnages de roman, c'est qu'ils ont tendance à ne pas faire comme tout le monde.

Ils font ce que nous n'osons pas faire, ils jouent les têtes brûlées, ils se jettent à corps perdu dans les problèmes, ils surprennent le lectorat.

Mais ce principe a ses limites.

Car lorsque ces actions quittent le champ du « rare, mais probable » pour entrer dans celui du grand n'importe quoi, nos lectrices et lecteurs peuvent rapidement décrocher.

Voilà pourquoi les problèmes de crédibilité – très répandus chez les écrivains débutants – sont cruciaux dans un roman.


Une première cause aux problèmes de crédibilité, ce sont tous les moments au cours desquels les personnages agissent par convenance narrative.

En fonction des besoins de l'auteur(e).

Et non pour eux-mêmes, de manière logique.

C'est typiquement ce qui se passe dans mon exemple ci-dessus.

J'avais besoin d'emmener mon héroïne à Exeter.

Alors je lui faisais prendre cet avion, sans raison valable.

Simple, efficace, et totalement nuisible à l'expérience de lecture.


Une deuxième cause extrêmement fréquente, c'est l'intrigue bancale.

L'un de mes sujets favoris.

Je pourrais vous en parler des heures. 😅


Si je songe à ce qui surnage dans l'océan d'idées possibles ici, je peux vous parler de chaîne de dominos.

Car les événements d'un roman doivent être construits de la sorte : comme une série de « dominos-express ».

Des maillons dans une chaîne de causalité.

Où chaque action découle naturellement de la précédente et prépare la suivante.

Quand ce n'est pas le cas, les événements semblent tomber du ciel.

Car il manque ce qu'on appelle en scénario la « préparation-paiement ».

Pour faire simple : vous préparez subtilement et activement le lectorat en lui donnant en sous-marin des informations sur ce qui va se produire, puis vous le « payez » en conséquence.

Lorsque ces étapes ne sont pas bien mises en place, c’est simple : on n’y croit pas.


Je pourrais aussi vous parler d'arc trajectoriel.

Si votre protagoniste change brutalement à la fin du roman, sans qu'aucune trajectoire patiente d'évolution n'ait été construite, ce ne sera pas crédible.


Ou encore de hasard miraculeux.

Car dans un roman, si le hasard est autorisé pour les tuiles (le héros sort dans la rue pile au moment où la voisine du sixième fait tomber son pot de géraniums du balcon), il est interdit en tant que baguette magique (l'héroïne doit crocheter une serrure pour s'échapper, et retrouve, ô merveille, un trombone datant de 2013 dans la poche de sa veste).


L'un des réflexes à prendre, ici – et c'est moins évident qu'il n'y paraît – consiste à faire des allers-retours systématiques entre ce qu'on est en train de concevoir et la crédibilité.

À l'échelle locale, de chaque paragraphe, il faut se questionner :

Que suis-je en train d'écrire ? Est-ce réaliste ? Mon protagoniste peut-il vraiment faire ça ? Cela cadre-t-il avec sa personnalité ? Ferait-on ça dans la situation, en termes de bon sens ? N'est-ce pas trop tiré par les cheveux ?


Un dernier point que je peux évoquer, ce sont les instants où dans un texte, tout est dit au lieu d'être vécu.

L'auteur(e) cherche à tout prix à donner des informations, oubliant au passage de créer une expérience immersive.

Le manuscrit est alors gangréné par le Tell du Show Don't Tell.

Avec de longs passages explicatifs.

Des paragraphes vagues ou théoriques, sans exemple concret, sans enracinement dans le vécu du personnage.

Des dialogues trop lisses, trop littéraires.

Ou encore trop informatifs, comme ce fameux :

« Lorca, je te rappelle les règles. Cette épreuve du cube achève ta formation. Elle est éliminatoire pour l'accès au statut de chasseur, comme tu le sais », entre deux personnages déjà parfaitement au courant de ces éléments au début des Furtifs, d'Alain Damasio, dont je vous ai parlé dans cet épisode du Lab (un roman par ailleurs magistral en tout point).


Tous ces défauts génèrent des effets de « cheveux sur la soupe », où l'on capte immédiatement que l'auteur(e) cherche à caser ses informations avec la délicatesse d'une enclume.

Quand on entend la voix de l’écrivain au lieu d’entendre les personnages, le roman cesse d'être crédible.


Cela peut aussi se voir quand un(e) auteur(e) cherche absolument à faire passer tel ou tel message

Or, ce que souhaite le lectorat, ce n'est pas d'être orienté, mais de pouvoir construire par lui-même sa propre fabula.

La fabula, en narratologie, c'est le monde narratif correspondant à l'histoire racontée.

Qui n'est pas une propriété stable du texte, mais une construction de sens élaborée par la personne qui lit.


Un manque de restitution du réel, c'est également ce qui se produit quand un roman est carencé en sous-texte.

Avec des interactions continuellement « idéales » entre les personnages.

Des dialogues parfaitement alignés sur ce que chacun ressent.

Là, où, dans la vraie vie, nous ne posons jamais en permanence notre cœur sur la table.

Le sous-texte, c'est ce que je pourrais appeler un "concept invisible" dans un roman.

Parce qu'il s'agit d'un ressort narratif beaucoup moins connu que le Show Don't Tell, que l'élément perturbateur ou le climax, par exemple.

Mais il est absolument incontournable quand on souhaite donner de la profondeur et de la crédibilité à son roman, et je vous explique tout ce que vous devez savoir à ce sujet dans ma masterclass "Objectif Profondeur".

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