- Nov 29, 2025
Soutenez le processus
- Fanny GAYRAL
- Personnages, Arc trajectoriel, Gestalt-thérapie
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En psychothérapie, l'une de mes boussoles est contre-intuitive.
Les patient(e)s ne la soupçonnent pas.
(Petite parenthèse, si vous êtes abonné(e) depuis peu à ma newsletter : j'exerce la psychothérapie en tant que Gestalt-thérapeute après avoir été médecin généraliste, et je fais souvent des parallèles dans mes emails entre l'écriture et la thérapie.)
Cette boussole, c'est l'idée qu'au cours d'une séance, le thérapeute n'a pas pour objectif global de soutenir la personne.
Mais plutôt de soutenir le processus en cours.
Cela n'enlève absolument rien au fait qu'une thérapeute est bienveillante, contenante, pleine d'accueil et de curiosité pour ses patient(e)s.
Mais cela signifie que, par moments, on s'oriente vers l'étayage du processus à l'oeuvre, même si cela entraîne un peu plus d'inconfort pour la personne.
Je vous donne un exemple pour que ce soit plus clair :
Imaginons qu’une patiente éprouve le besoin de m'écrire un mail entre ses séances de thérapie.
Qu'elle me parle de cet élan, puis me dise, en baissant le regard : « mais je n'en ferai rien car je ne voudrais pas vous déranger et j'aurais trop honte, ce n'est pas dans mes habitudes ».
À ce moment-là, je ne vais pas soutenir ce mouvement de retrait, même s'il est plus confortable pour ma patiente.
Je vais, au contraire, l'encourager à m'écrire lorsqu'elle en ressent l'envie.
À prendre le risque de me déranger.
Pour que nous puissions voir ensemble ce que cela lui fait vivre.
Et innover pour elle, à deux.
Soutenir le processus, c'est accompagner ce qui peut l'aider à sortir d'une peur excessive, paralysante d'embêter autrui.
C’est l’amener à prendre conscience des souffrances qui émergent, des émotions, des répétitions, et à se risquer vers la nouveauté.
Dans son livre « La pleine conscience en psychothérapie », le psychologue Jean-Marie Delacroix nous dit :
« Nous soutenons le processus jusqu'à ce qu'il mette en déséquilibre les constructions névrotiques qui sont devenues inutiles dans le contexte actuel, mais qui se répètent au point qu'elles sont devenues une seconde nature. »
Si je vous parle de tout cela, c'est parce qu'il me semble que cette boussole de thérapeute peut s'appliquer aux écrivains.
Votre but n'est pas de materner excessivement votre personnage principal.
De prendre soin de lui tout au long du roman.
Mais plutôt de vous mettre au service du processus.
Au service de l'intrigue, du thème, du message que vous voulez faire passer.
Sans épargner à votre protagoniste les conflits, les coups durs, le chaos.
Ce mot chaos est essentiel.
Il reflète une notion présente dans la plupart des courants de psychothérapie.
L'idée qu'on ne peut pas construire du neuf sans avoir auparavant déconstruit ce qui posait problème.
Déconstruction - chaos - reconstruction, l'équation peut se résumer ainsi.
Alors, si l'on suit dans ses grandes lignes l'esprit d'une démarche de thérapie, voici une feuille de route potentielle pour un roman :
Amener le personnage à prendre conscience des situations figées, des blocages, des répétitions douloureuses dans sa vie.
Introduire de la confusion, du doute, du désordre dans ces constructions devenues inadaptées.
Bref, semer le chaos.
Soutenir ensuite le protagoniste – par exemple à l'aide de personnages agonistes – pendant qu'il traverse ce chaos, qu'il fait face à ses démons, à l'incertitude, à l'angoisse.
Laisser se manifester ce qui advient naturellement quand ces états de souffrance surgissent et que le héros ou l'héroïne en devient de plus en plus conscient.
Encourager la créativité du personnage et la reconstruction, jusqu'à ce qu'une nouvelle réalité émerge.
Une telle feuille de route met en lumière ce que peut être l'arc trajectoriel du personnage principal.
Sa trajectoire de transformation psychique au cours du roman.
L'un des rôles de l'intrigue, des événements de l'histoire, c'est de provoquer une « réactualisation des mécanismes névrotiques » de notre protagoniste.
In vivo, dans une situation de conflit narratif.
En d'autres termes, il s'agit de pousser le personnage dans ses retranchements.
Le priver de ses repères, de ses ressources habituelles.
Pour le forcer à se retrousser les manches et à sortir des modes de réponse familiers qui ne lui rendent plus service.
Qu'il puisse « aller vers la nouveauté, au lieu de rester dans la compulsion à la répétition », pour citer à nouveau Jean-Marie Delacroix du côté de la thérapie.
Ce parcours se retrouve dans nombre de romans, parce qu’il est très humain… donc très puissant.
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